Le drame de Mers-El-Kébir
le 3 Juillet 1940.
Le possible dialogue.
A la fin de juin 1940,
- l'Amiral anglais North
qui commandait à Gibraltar, n'avait aucune idée des termes exacts de la convention d'armistice.
- Aussi fut-il fortement surpris
de recevoir un long message que le Premier Lord de la Mer, l'Amiral Pound, venait d'adresser
à l'Amiral Esteva, commandant en chef du théâtre d'Opération Sud.
Ce message lui était envoyé pour information .
- Il était accompagné d'une courte note à son intention :
« Dès que vous aurez reçu le message que j'adresse à l'Amiral Esteva,
rendez vous à Oran
pour le rencontrer et tâchez d'avoir avec lui une discussion franche
dont vous rendrez compte à l'Amirauté.
Si la Flotte française ne doit pas continuer à combattre,
nous voulons avoir ses bateaux dans nos ports et les contrôler.
Si cela se révèle absolument impossible, ils devront être coulés.
Il serait également utile que vous puissiez prendre contact avec l'Amiral Gensoul
à bord du cuirassé Dunkerque. »
Londres, le 23 juin 1940 à 13 h 36.
La clairiére de la Rethodes le 21 Juin 1940.
- La lecture du message de l'amiral Pound à l'amiral Esteva,
ne lui apprit pas grand-chose sinon qu'il était question d'un certain article 8,
de la convention d'armistice qui venait d'être signée, article dont les termes laissaient
planer un doute sur la destination finale des bâtiments français, qui devaient être désarmés.
- Le message se terminait
par une allusion à un accord antérieur à l'armistice, d'après lequel le gouvernement britannique
aurait reçu l'assurance que la Flotte française se rendrait dans les ports britanniques pour ne pas
« tomber aux mains des Allemands ».
- L'amirauté demandait de la façon la plus pressante, si cette promesse serait tenue.
Notes :
- La convention d'armistice signée le 22 juin 1940 spécifiait :
- La France conservait une zone libre, le contrôle de son Empire
et elle n'était pas obliger de livrer sa marine, qui serait simplement désarmée.
- L'article 8 spécifiait que l'Allemagne lors de la conclusion de la paix,
ne formulerait aucune revendication à l'égard de la flotte française.
North et Gensoul en tête à tête.
- Nanti de ce viatique,
le commandant en chef à Gibraltar se rendit à bord du destroyer Douglas
accompagné de son attaché de liaison français, le capitaine de frégate de Bryas.
Il donna l'ordre d'appareiller pour Oran.

- En cours de route,
il fut averti par radio que l'amiral Esteva étant à Bizerte, il ne pourrait le rencontrer,
mais il décida néanmoins de poursuivre son voyage afin d'aller voir l'amiral Gensoul.
- Le commandant en chef britannique à Gibraltar Sir Dudley Burton Napier North,
était l'un des officiers généraux les plus en vue de la Royal Navy,
son titre actuel était celui de Commandant en chef du théâtre de l'Atlantique Nord, à ce titre,
il avait eu souvent l'occasion de rencontrer Gensoul au cours de la guerre, les navires français
de la Force de Raid ayant été placée sous ses ordres à plusieurs reprises, notamment lors de
la chasse aux cuirassés de poche allemands en Atlantique.
- Il comptait donc beaucoup
sur cette visite, placée sous le signe de l'amitié, pour dissiper les malentendus qui semblaient
s'être élevés entre marins français et britanniques à l'occasion de ce maudit armistice.
- Arrivé devant Mers el Kébir
à l'aube du 24 juin 1940, le Douglas fut accueilli au large par le contre-torpilleur Léopard
qui le guida à travers les champs de mines jusque dans le port d'Oran.
Sitôt amarré sous le fort La Moune, l'amiral North reçut la visite de l'amiral Jarry,
commandant la Marine à Oran, qui venu en grand uniforme, mit à sa disposition une voiture
pour le conduire à Mers el Kébir où Gensoul l'attendait à bord du cuirassé Dunkerque.
Le cuirassé Dunkerque
Photo prise du cuirassé Hood lors de la chasse aux cuirassés allemands en Avril 1940.
- La réception à la coupée du cuirassé le Dunkerque eut lieu avec le cérémonial d'usage.
Sitôt la sonnerie « Aux Champs »
achevée, Gensoul emmena North dans son bureau.
Tout cela parut à North, un peu solennel pour une visite amicale.
- L'amiral anglais expliqua qu'en tant que commandant en chef à Gibraltar,
il était pour lui de la plus haute importance de savoir ce que la Flotte française comptait faire lorsque
l'armistice avec l'Italie serait signé et que les clauses fixées à Rethondes entreraient en vigueur.
- Gensoul répondit qu'il n'en savait rien,
mais qu'un gouvernement légal ayant été constitué en France, il lui faudrait obéir à ses ordres.
- Il ajouta qu'il avait reçu l'assurance formelle de l'Amiral Darlan
qu'en aucun cas
les navires français ne tomberaient intacts aux mains de l'ennemi.
Le cuirassé Dunkerque
- A la question posée par North
sur l'éventualité d'une mise à l'abri de ses bâtiments dans un port britannique,
il répondit catégoriquement
qu'il ne pouvait en être question, que la Flotte française était tout ce qui restait à la France vaincue
pour mettre un frein
aux exigences du vainqueur et qu'il semblait que les Anglais ne se rendissent pas
compte exactement de la défaite française.
Puis il fit allusion au discours radiodiffusé de Churchill,
si contraire à la vérité et si injuste pour ceux dont tous les efforts tendaient à préserver la flotte.
- North voyant que la conversation
jusqu'alors cordiale, prenait un tour déplaisant, questionna l'amiral sur la date d'entrée en vigueur
des clauses de l'armistice, et lorsqu'il eut appris que c'était maintenant une question d'heures,
il ajouta :
« Cela veut-il dire que toutes vos patrouilles navales et aériennes vont cesser ? »
« Oui, six heures après la signature de l'armistice avec les Italiens. »
« Alors ceux-ci vont avoir le champ libre jusqu'au détroit ? »
- Gensoul,
dont les traits tirés trahissaient l'émotion et la fatigue, sourit cependant et répondit en haussant les épaules :
« Les Italiens ne sont pas bien dangereux, de toutes façons . »
La signature de l'armistice avec les Italiens à Rome le 24 juin 1940.
Le dernier « shake hand ».
- North,
voyant que la discussion était close se leva pour prendre congé.
- L'entretien avait été pour lui un supplice.
Il ne comprenait que trop bien les arguments de ce malheureux amiral français,
- pris entre le marteau et l'enclume,
- obligé d'obéir par patriotisme à des ordres aussi profondément humiliants pour son amour-propre.
- La corvée dont l'Amiral Pound
l'avait chargé rappelait celle de l'huissier qui vient expulser
un locataire agonisant
sous prétexte qu'il ne peut plus payer son terme.
- Lorsque les deux amiraux arrivèrent à la coupée du Dunkerque,
le cérémonial
des « honneurs » abrégea les effusions.
- North jeta un dernier regard sur la rade magnifique,
sur l'alignement des navires dont les cuivres rutilaient au soleil, puis il tendit la main à Gensoul
pour un shake-hand dont il pressentait qu'il serait le dernier de longtemps entre un amiral français
et un amiral britannique.
Les deux hommes avaient les yeux embués par une émotion sincère.
Ils étaient pourtant à cent lieues de se douter du drame affreux qui se préparait...
- Quelques instants après le départ de North,
Gensoul reçut le télégramme de Darlan « précisant sa pensée au sujet des clauses de l'armistice ».
Les termes en étaient conformes aux assurances qu'il avait fournies à l'amiral anglais.
Le Mouillage de Mers El Kébir
de gauche à droite : Le Dunkerque, La Provence, Le Strasbourg, La Bretagne, Le Commandant Teste.
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